Du coup une chicorée plutôt
Entre le moment où nous avons eu l’idée de cet article et le moment où nous le publions, tellement de choses ont changé au Refuge Solidaire (voir Édito et Brèves) qu’on s’est demandé si c’était toujours pertinent de le publier. Et puis on s’est dit que oui, premièrement parce que ça nous faisait plaisir d’écrire un article sur une initiative du Refuge qui a éveillé notre enthousiasme. Deuxièmement parce que nous espérons que, après le tremblement de terre de ce printemps, ce lieu retrouve et garde son équilibre pour très longtemps – au moins jusqu’à la prochaine crise – et que les cafés éthiques reprennent à l’automne prochain.
Depuis novembre 2024, des Cafés Éthiques ont été mis en place au sein du Refuge Solidaire à Briançon. Ça se passe tous les premiers mercredis du mois et ça consiste en un temps de discussion et réflexion ouvert à tout le monde, où l’on aborde toute sorte de questions qui ont à voir avec l’éthique de l’accueil. Vous voyez toutes ces choses dont on se dit toujours : Oh ! il y aurait tellement de choses à dire là-dessus !, et : Ah si seulement on avait le temps pour discuter de cela ! Eh bien ! les associations Refuge Solidaire, Terrasses Solidaires (qui gère le bâtiment du Refuge) et Médecins du Monde, plus toute une multitude d’activistes et bénévoles qui fréquentent ce lieu ont décidé de prendre le temps qu’il faut, de s’asseoir et discuter, en buvant une boisson coloniale ou pas.
L’impulsion a été donnée en partie par la fermeture de fin août 2023, qui a mis en lumière de violentes scissions entre bon nombre d’acteurxices de « l’accueil » sur le terrain. Au moment de la réouverture deux mois plus tard, Terrasses Solidaires a décidé de demander de l’aide à l’association Pépites and Co, un cabinet de consultant.es qui accompagne la transformation des organisations et des acteur.ices associatives, publiques et de l’Économie Sociale et Solidaire. Le cabinet leur a conseillé de ré-écrire leur projet associatif et de redéfinir leurs statuts. S’est imposé alors la nécessité d’une commission éthique. Deux salariées, une de Médecin du Monde et l’autre des Terrasses se sont emparées du projet : organiser des temps de discussion pour aboutir à l’écriture de la nouvelle charte éthique du Refuge Solidaire. Une ami de Ravages était dans les parages et a été embarquée dans le projet. Et c’est à partir de plusieurs conversations avec elle que cet article s’est écrit.
Quand notre amie s’est vue proposer de participer au projet, elle s’est dit que c’était le moment parfait pour réaliser plusieurs objectifs qui semblaient utopiques quelques mois auparavant : créer du lien entre le milieu militant et le Refuge, participer à la politisation de ce lieu, redéfinir ce que signifie l’accueil avec de nouveaux concepts très en vogue dans certains milieux woke (les rapports de pouvoir, les systèmes de domination et d’oppression, le complexe du sauveur blanc, etc.) Le projet a quelque chose d’enthousiasmant, en effet, pour un lieu comme le Refuge qui pratique une activité généralement exercée par des structures étatiques, soumises à des logiques plutôt imperméables à la critique militante, désignées en plus par des codes et acronymes obscurs et peu ragoûtants tel que 115, CHRS, CADA, SAMA… Et c’est bien en ça que le Refuge diffère ! Ni l’État ni aucune de ses succursales ne mettent un poil de radis dans cette structure, ce qui offre énormément plus de libertés sur les pratiques, les manières de faire, de penser et de communiquer.
Sauf que, de manière un peu évidente, la façon d’interpréter l’« accueil » au Refuge n’a jamais fait consensus. Deux visions antinomiques se sont longtemps opposées au sein de l’association : une favorisant l’inclusion, dans une volonté d’établir/rétablir une certaine équité entre accueillant.e.s et accueilli.e.s, majoritairement portée par les bénévoles, les activistes et une partie des salarié.e.s ; de l’autre côté, une vision d’un accueil contrôlé et maîtrisé, perçu comme nécessaire à la fonction refuge de montagne, portée par certain.e.s salarié.e.s et ancien.nes membres du CA 1. C’est donc la confrontation entre ces deux visions (et les mille et une nuances intermédiaires autour de l’accueil) qui a posé le cadre des Cafés Éthiques.
Qui participe ? Un petit groupe variable de militantexs, salariéexs et bénévoles, gravitant autour du Refuge. Quelle est la proposition ? Un temps d’échange informel et convivial chaque mois pour remettre en question les pratiques d’une structure, en abordant notamment les situations de racisme et de sexisme, et réfléchir collectivement à des solutions. L’objectif immédiat ? Atteindre un consensus éthique, c’est-à-dire un avis compris par touxtes. L’objectif ultime ? La co-construction d’une charte éthique partagée par toutes les associations des Terrasses Solidaires.
Depuis novembre, ce sont sept cafés qui ont eu lieu. Personne n’est « formée » pour animer ce genre de temps. C’est donc avec une approche horizontale que sont abordés ces moments, en considérant qu’il ne s’agit pas d’un cours descendant mais bien de temps d’échange, auxquels assistent entre 20 et 30 personnes à chaque fois. Le premier café est venu poser des bases communes : les notions de privilèges, de discriminations, de préjugés, et les définitions des différents systèmes d’oppressions et de dominations, à travers notamment l’outil de la roue des privilèges. Pour le deuxième temps, Médecins du Monde a financé la venue d’une salariée du Planning Familial des Hautes-Alpes pour parler des stéréotypes de genre, comme continuum des violences sexistes et sexuelles, lors d’un premier atelier de sensibilisation. Un deuxième a suivi sur la posture d’écoute face à la réception de récits de violences sexistes et sexuelles.
On ne va pas énumérer et expliciter ici tous les sujets et débats ayant eu lieu durant ces Cafés. Mais ce que nous pouvons retenir, c’est que, grâce à cette initiative, le Refuge Solidaire s’est enfin emparé du gros sujet auquel il fait face : c’est quoi accueillir quelqu’unex dans un contexte de frontières ? Quelles sont les discriminations inhérentes à un hébergement d’urgence/structure d’accueil et lesquelles relèvent du racisme ? Est-ce que l’accueil de personnes en situation de précarité induit nécessairement des rapports de domination ? Plus généralement, est-ce-que l’accueil au Refuge est intrinsèquement raciste ? Car oui, ce qui a pu diviser, et divise encore au Refuge, ce sont les enjeux de racisme. Pendant longtemps, le racisme a été un non-sujet au sein du Refuge. Bien évidemment, des remarques, des messes-basses, des invectives ont toujours su fuser à bon ou mauvais escient dans l’enceinte ou en dehors. Mais c’est pour la première fois que le sujet est posé sur la table, pour en discuter ensemble. C’est enfin la prise en compte que tout le monde ne débarque pas du même endroit et qu’il est nécessaire et impérieux de discuter de nos pratiques et de nos postures. L’accueil d’un public précaire spécifique aux hébergements d’urgence, mais en plus racisé, racialisé (dans le sens où notre propre regard blanc produit ce racisme, sous couvert de simples préjugés raciaux) a toujours créé des tensions. C’est en partie un clash générationnel, entre les ancien.nes, qui ont longtemps eu du mal à parler de la race, et les jeunes militant.e.s et bénévoles, qui de leur côté, adoptent volontiers un discours antiraciste et évoquent les potentiels enjeux raciaux qui se jouent dans les lieux d’accueil. Mais, au-delà des différentes générations, les visions et les façons de faire accueil sont aussi le reflet de positionnements politiques très polarisées dans le contexte briançonnais, entre no-border d’un côté et humanitaires soi-disant apolitiques de l’autre, légalistes et non-légalistes, partisan.es de la charité ou de l’autogestion. C’est très binaire, et entre les deux se trouve toujours le spectre de la complexité.
Ce spectre, ce sont les bénévoles du Refuge Solidaire, les salariéexs, les maraudeurses, toute une foule hétéroclite où personne n’a la prétention de cocher toutes les cases d’une des polarités. Mais c’est en cela que ces temps de discussion se sont imposés, avec la nécessité de confronter différentes visions, et d’ouvrir certaines discussions de fond dans ce contexte d’urgence.
Ce qui au départ peut sembler abstrait et flou – ces fameuses questions d’éthique – devient extrêmement concret dans les locaux du Refuge. On commence par admettre qu’il existe des biais discriminants dans l’accueil et on finit par se rendre compte que certaines attitudes peuvent mettre mal à l’aise les personnes qui viennent d’arriver, comme le fait de commencer une conversation par des questions intrusives en lui demandant par où elle est passée, d’où elle vient, qu’est-ce qu’elle a subi. On en vient à discuter de l’accès à certaines pièces du Refuge, notamment la cuisine ou la réserve de nourriture, dont il faut connaître deux codes pour y avoir accès. Ou encore le vestiaire du bas, lui aussi doté d’un verrou, ou la salle du « linge propre » et celle du « linge sale » dans lesquelles se trouvent les machines à laver, mais également les réserves de savon, rasoirs, couvertures et autres. Et le fait que les espaces de vie des bénévoles et ceux des personnes accueillies soient séparés. Et le comptage dans les chambres à 6 heures du matin, qui ne contribue par à améliorer la qualité du sommeil collectif.
Ces questions montrent bien la difficulté de trouver l’équilibre entre ce qui relève d’une structure d’accueil d’urgence, et toutes les problématiques liées spécifiquement à l’accueil d’un public racisé qui endure généralement un long voyage d’exil. Et c’est presque vertigineux de voir jusqu’où le questionnement peut s’étendre. Par exemple, en réalisant que le contexte d’accueil réduit forcément les postures sociales aidant.e/aidé.e, en figeant par là-même l’identité des personnes accueillies à un «instant T» de leur vie, et en les liant inextricablement à leurs conditions de «personnes qui traversent les frontières». On peut aussi interroger le partage des espaces et vérifier s’il ne produit pas une une sorte de «ségrégation» des personnes accueillies dans un rôle totalement passif, puisque toutes les ressources matérielles, pourtant destinées aux personnes accueillies, ont un accès restreint, et ne sont accessibles que aux salarié.e.s et aux bénévoles. Est-ce-que cela ne représente pas, symboliquement au moins, des rapports de domination entre personnes avec les bons papiers et celles sans les bons papiers ? Et en même temps, ce côté structurant, «enfermant» même, d’un lieu d’accueil, ne peut-il pas avoir aussi un effet rassurant pour les personnes qui arrivent ? La possibilité de ne pas réfléchir à ce que l’on doit cuisiner, de se laisser bercer par le rythme fixe des repas établi par l’orga du lieu, peut aussi faire du bien après un parcours d’exil déjà long.
Entre ces différentes positions, des solutions concrètes, un peu bancales parfois, ont pu alors advenir. Si les gens n’ont pas accès aux cuisines, est-ce qu’il pourrait y avoir un peu de nourriture mise à disposition, permettant plus d’autonomie pour les personnes accueillies ? Le comptage à 6 heures du matin est-il vraiment nécessaire ? Un des derniers cafés éthiques a porté autour des mots, et de leur importance. Comment nommer les personnes qui arrivent, celles qui bénévolent ? Devons-nous parler de migrations, de personnes en exil, en mouvement ? Devons-nous parler d’un contexte d’urgence, ou plutôt d’un besoin d’organisation immédiate ? Comment créer une culture commune sur les mots utilisés, et décortiquer les termes stigmatisants, réducteurs, binaires ?
Ces cafés ont donc été l’un des premiers débats collectifs, au sein d’un milieu militant et activiste aux trajectoires très plurielles. On ne parlera évidemment pas là d’une révolution, mais d’une grande avancée sûrement, dans un lieu comme le Refuge qui a débuté dans une dynamique purement humanitaire et charitable. L’exercice de l’autocritique ne peut amener qu’à une amélioration des pratiques.
Pour notre amie, le Refuge est un lieu qui a évolué avec son temps, où certaines manières de faire sont devenues obsolètes, ou sont tolérées beaucoup plus difficilement. A tout cela, elle oppose quand même une grosse limite: comment inclut-on la parole des personnes concernées, c’est-à-dire les personnes sans les bons papiers ? Bref, beaucoup de boulot reste à faire, beaucoup de réponse à trouver, mais les énergies sont là et l’envie aussi. Ou au moins on l’espère.