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Title: « C'est qui le blédard ? »
Author: ravages
Date: 2025-10-24
Modified: 2025-10-24
Tags:
Slug: c-est-qui-le-bledard
Numero: 3
Weight: 4
### Témoignage de racisme ordinaire à l'école et au travail
_Pour cet article on a voulu revenir à une des envies de départ de Ravages, celle de donner la parole à des personnes impactées directement par les questions de frontières et de papiers. Parce que nous ne sommes qu'une petite bande de blanc.hes dans cette revue et nous pensons qu'il faut parler de racisme partout et notamment entre nous, mais que pour ça il faut aussi parfois se taire et écouter._
*Alors on a pensé à interviewer notre jeune ami Junior, qui est arrivé en France il y a deux ans en passant la frontière à Montgenèvre. Il a réussi à se faire reconnaître mineur, ce qui est refusé à 70% des jeunes qui le demandent en France (source Médecins du Monde) et il a été pris en charge par les structures de la protection à l'enfance qui ont décidé de l'envoyer à Nantes. Il s'est vu alors attribuer une place en foyer, l'accompagnement par une association, l'accès à des formations pour des métiers peu qualifiés. Mais même avec ça, tout n'est pas rose !*
_Aujourd'hui Junior nous parle du racisme qu'il rencontre partout depuis qu'il vit en France : au travail, à l'école, dans la rue. En salle de classe, à la cantine, dans la cours de récré. Il nous expose ses réflexions, son cheminement, ses petits et grands combats, ses techniques d'auto-défense. Il a même un conseil à donner aux jeunes qui arrivent en France en passant par Briançon mais ça vaut pour tous les autres aussi._
**Ravages :** Est ce que tu peux te présenter ? Ce que tas envie de dire sur toi , qui tu es…
**Junior :**Je me nomme Yao Kouassi Junior. Je suis arrivé en France en 2023. Je suis rentré de lItalie en France en 2023 par Briançon. Jai été accueilli par des amis. Jai fait plus de 3 mois avec eux, ils étaient sympas avec moi. Jattendais mes documents administratifs qui devaient arriver de la Côte dIvoire. Après cette attente mes papiers sont arrivés et je suis parti sur Nice pour aller faire ma demande de minorité. Ma demande a été accepté et jai été transféré à Nantes par le juge. Mais quand je suis arrivé à Nantes cétait pas facile.
**R. :** Pourquoi c'était pas facile?
**J. :** Parce que je venais darriver, je connaissais pas la ville, cétait pas facile. Jai rencontré des racistes dans ma vie quotidienne. A lécole comme en ville. Les gens me jugeaient pour ma couleur et pour mon accent. Ils me disaient « le blédard », ils se moquaient de moi, quand ils me voyaient ils se mettaient ensemble à rigoler. A lécole, dans la ville, dans les transports en commun, les personnes âgées comme les jeunes. Y'a des gens qui veulent pas m'approcher parce que je suis noir. Souvent cest triste, mais on essaie de faire avec.
Mais jétais étonné de croiser des gens qui nous détestait autant sans nous connaître. Moi on m'avait dit que les gens sont racistes à Nice [où Junior a passé son entretien pour la reconnaissance de minorité]. Mais comme Nantes c'est une grande ville, je me suis dit que les gens sont intelligents, que y'a beaucoup de blacks, donc je ne vois pas pourquoi je serais jugé pour ma peau. Mais c'était une erreur. Quand je suis arrivé au centre de formation, cétait pas la même chose. Tes le seul black et tous les regards sont sur toi. Ils te le disent pas en face. Ils se mettent ensemble, ils commencent à te critiquer, et quand tu tapproches deux ça sarrête. Ils parlent plus mais une fois que tu tournes le dos ça reprend. Cest frustrant.
Après moi jai expliqué à mon association [lassociation prestataire de l'Aide Sociale à l'Enfance du département où il habite] les moqueries et tout ça et je leur ai dit que jarrivais pas à bien travailler à lécole. Parce que à chaque fois quon nous pose des questions, jai peur de prendre la parole. Et lassociation ma dit que cétait comme ça, que jallais croiser les bonnes personnes et les mauvaises personnes et il fallait que je mhabitue.
A l'école, quand je suis arrivé, j'étais en retard , y'avait des choses que je devais rattraper. Avec le professeur ça allait, mais c'est toujours les élèves. Mais c'est pas des élèves dans la même classe, ce sont des élèves qui sont dans la cour, par exemple à 10h, quand on sort juste pour un quart d'heure, c'est là que tout commence. On va manger à la cantine, y'a trop de regard, donc ça fait que moi je vais plus manger à la cantine. J'ai passé plus de 6 mois sans manger là-bas. J'ai mangé là-bas deux fois et on me facturait quand même. Je disais que c'était les plats qui m'allaient pas, mais c'était le comportement des élèves qui faisait que j'y allais pas. Les dirigeants ils n'ont pas de problèmes avec moi, c'est toujours les élèves.
**R. :** T'as déjà répondu à une attaque raciste à l'école?
**J. :** Oui j'ai déjà répondu. A l'école j'ai injurié une fille, parce que elle avait dit que j'avais une tête de violeur. Alors moi je lui ai dit carrément que j'allais violer sa maman puis elle-même. Elle s'est mise à pleurer. Moi je n'ai pas voulu dire ça, mais c'était pour lui faire peur. Après tout ça, jai cherché une alternance pour quitter cette école. Maintenant je fais une formation dans laide aux personnes âgées.
**R. :** Et là, avec les personnes âgées, ya eu des problèmes de racisme?
**J. :** Oui. Une fois je suis allée chez un monsieur. La première fois jy suis allé avec un collègue qui est blanc, un français. Quand je suis arrivé là-bas, le monsieur a dit « Mais cest qui lui là ? ». Mon collègue a dit « Cest Junior, cest un jeune en stage ». Et là le regard du monsieur a changé, jai su quil était pas content. Un jour je suis revenu seul, le monsieur il ma fatigué. Il me disait «  Prend ça » « Apporte-moi ça ». A la fin jétais épuisé et je lui ai dit « Je peux pas faire tout, je suis pas un robot monsieur. Je viens pour prendre soin de vous, c'est pas pour vous faire du mal ». Donc rapidement j'ai appelé mon entreprise et j'ai dit « Je vais plus aller chez lui ». La patronne m'a demandé pourquoi. Je lui ai expliqué, j'ai dit que quand je suis arrivé, directement le monsieur m'a dit d'aller laver mes mains, comme si mes mains étaient sales, alors que quand j'étais là-bas la première fois avec le blanc, il ne lui a jamais dit de laver les mains. La patronne a compris et je suis plus allé là-bas. A part lui ça va, les autres je m'entend bien. Y'a même d'autres personnes qui me donnent des cadeaux.
**R. :** Et toi, avec toute cette expérience, si tu devais dire ce que c'était le racisme tu dirais que c'est quoi?
**J. :** Le racisme moi je dis que c'est les gens qui sont bêtes, qui ne réfléchissent pas, parce qu'on peut pas juger quelqu'un quand on le connaît pas. On peut pas juger une personne parce qu'elle n'a pas le même accent que toi. Donc c'est les personnes qui sont bêtes, qui ne réfléchissent pas, qui ne sont jamais sorties de leur ville ou leur pays, ce sont des racistes.
**R. :** Et est-ce que tu penses que y'en aura toujours du racisme ?
**J. :** Si si y'en aura toujours. Parce que y'a toujours des gens qui sont bêtes. Par exemple cette dame que j'ai eu à l'école. Quand elle parlait, ça se voyait qu'elle était raciste. Une fois je suis venu en retard. Tout de suite j'ai vu que sa réaction, quand les autres viennent en retard, c'est pas la même réaction que quand moi je viens en retard. Je lui ai dit « Madame si vous pensez que si on est pas de la même couleur que vous, vous ne pouvez pas nous former, dites-moi et je viendrais plus ici ». Elle m'a dit « Non Junior c'est pas ça, moi je fais tout pour être là et puis toi, tu es en retard ». Je lui ai dis « Madame moi c'est la première fois que je suis en retard , y'en a qui arrivent toujours en retard et vous rigolez, tout le monde rigole ici mais pourquoi quand c'est mon tour vous changez de visage ? ».
**R. :** Elle t'a dit quoi?
**J. :** Elle a rien dit, elle a dit qu'il faut pas que je le prenne mal. Elle a vu que j'étais fâché, parce que moi je rigole pas. Quand tu es raciste je te montre que tu es bête. Après elle m'a appelé quand le cours était fini, elle m'a dit « Non Junior, faut pas le prendre comme ça. Je t'aime bien, je vois que tu es intégré, c'est bien ». Je lui ai dit « Non mais madame, je suis toujours à l'heure, ce jour-là c'était à cause des transports, donc faudrait que vous me compreniez ». Après ça, ça va mieux. Mais comme elle est devenue formatrice elle est obligée de dire qu'elle est pas raciste, mais on sent qu'elle l'est.
**R. :** Toi tu trouves que ça se sent chez les gens?
**J. :** Oui. Y'a des gens ça se sent, mais y'a des gens tu sens que c'est l'amour vrai. Parce que moi si quelqu'un me dit « Tous les français sont racistes », je vais dire que c'est faux parce que avec vous j'ai appris que tout le monde n'est pas raciste. Mais par contre il y en a. Et il y en a trop trop trop trop.
**R. :** Et comment tu penses qu'on pourra arrêter d'être raciste ?
**J. :** D'abord on doit pas les écouter, on doit répondre avec des actes concrets. On doit leur prouver que nous on vaut mieux que eux. Par exemple aujourd'hui si tu vas dans les hôpitaux et dans les restos, il y a beaucoup d'étrangers qui travaillent. Donc on doit leur montrer qu'on est pas venu en France pour faire autre chose que travailler et s'intégrer et faire comme tout le monde. C'est à nous de le prouver. Parce que quand on fait le racisme sur toi, on te dit que tu peux pas y arriver, parce qu'on te dit ça, que toi t'es noir, que tu peux pas le faire et on se moque de toi, donc tu dois montrer que malgré ta couleur tu peux faire comme les autres. C'est comme quand tu as des enfants, qui te comprennent pas, tu dois faire un effort pour les éduquer, que tes enfants puissent comprendre. C'est à nous de les éduquer.
**R. :** Toi tu penses que tu vas toujours subir du racisme dans ta vie, en France ?
**J. :** Oui. Mais je sais que je veux m'intégrer, peu importe ce que les gens vont dire. Moi je m'en fous en fait. Mes réactions face aux personnes ce ne sont plus les mêmes. En 2023 je répondait du tac au tac, mais maintenant je réfléchis une fois deux fois trois fois avant de répondre. Je veux plus répondre. Plus tu réponds, plus ça devient grave. Mais si tu vis ta vie comme si tu n'entendais pas, tu vis mieux. C'est ça que je voudrais dire aux noirs qui subissent du racisme, de ne pas écouter, de faire comme s'ils les voyaient pas, de se concentrer sur leurs objectifs. A quelqu'un qui te critique, tu lui répond pas, parce que quand tu réponds, ça lui donne de la force. Si tu réponds à chaque fois tu seras fatigué.
Et je veux dire à ceux qui arrivent à Briançon, qui connaissent pas la France, que Briançon c'est juste une petite ville où les gens sont tellement sympas, mais quand ils vont arriver en ville, il faut qu'ils se préparent mentalement, parce qu'ils vont subir des choses, ils vont trouver les bonnes personnes comme les mauvaises. J'ai un mot à leur dire, c'est de ne pas juger trop vite parce que c'est en jugeant que tu deviens raciste.