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Title: Lexique : passeur Author: ravages Date: 2025-10-24 Modified: 2025-10-24 Tags: Slug: passeurs Numero: 3 Weight: 2
Les passeur.euses c'est nous (aussi)!
De là où nous écrivons et agissons, des passeurs on en voit pas. Nous sommes à Briançon, du « bon côté » de la frontière franco-italienne, celui vers lequel se dirigent, pour la plupart, les personnes exilées en transit dans le coin. Chez nous c'est la destination (transitoire le plus souvent), pas le point de départ : c'est normal que les passeurs ne soient pas trop visibles. La situation est très différente à Ventimiglia ou à Calais, mais aussi dans le département de Cuneo 1 ou dans la vallée de Susa 2, à deux pas de chez nous. Peu importe sa visibilité, la figure du passeur-contrebandier est intrinsèquement et historiquement liée au contrôle étatique sur les frontières et sur la mobilité des personnes et des biens. Sans oublier que pratiquement toutes les personnes qui traversent cette foutue frontière ici ont, à un moment ou à un autre de leur voyage, fait appel au moins une fois à cette figure légendaire ou malfamée. Mais de quoi parle-t-on quand on parle de passeurs ? Qu'est-ce qui se cache derrière la diabolisation de cette figure ? Voici, une interprétation anti-étatique et anti-prohibitionniste.
Se pencher sur la question des passeur.euses c'est constater à quel point certaines fabulations sont dures à mourir, notamment quand les États ont tout intérêt à les entretenir. Nombre d'études et d'enquêtes, journalistiques, sociologiques ou anthropologiques, ont été menées depuis une bonne quinzaine d'année sur ce sujet et ont fait le jour sur quantité de mystifications. Pourtant celles-ci refont surface inlassablement dans la narration étatique autour de la question migratoire. Pour commencer, il faut récuser le lien automatique, récurrent dans le discours policier, entre aide au passage des frontières et criminalité organisée. « Les organisations internationales de type mafieux semblent occuper une petite portion de [ce] secteur qui a grandi de manière exponentielle depuis la fermeture des frontières et qui reste largement contrôlé par des individus ou des petits groupes locaux. Évidemment, vu la nature illicite du marché, les données officielles sont peu fiables et n'expriment qu'une vision partielle du phénomène. Voilà pourquoi des études de qualité sont fondamentales : elles révèlent ce qu'il se passe dans les interstices des statistiques officielles »3. Une autre vaste falsification concerne l’œuvre de diabolisation réalisée et constamment entretenue par une grande partie de la presse, de la classe politique et des institutions policières des pays occidentaux. Les passeur.euses sont généralement représenté.es comme l'exemple même du criminel cruel.le, impitoyable, capable de toute sorte d'abus et de perversion. On les accuse de profiter de la misère et du désespoir de la population la plus faible et la plus indigente qui existe. Dans ce genre de représentations, les personnes en voyage sont présentées le plus souvent comme dépourvues de toute capacité de choix et de discernement, livrées impuissantes à la brutalité de ces criminels. S'il est certain que des abus se produisent dans les transactions entre passeur.euses et passagèr.es, toutes les études menées sur le terrain soulignent l'importance absolue de la « bonne réputation » du passeur pour que ses affaires prospèrent 4. Et quand on demande aux personnes exilées, il n'est pas rare que celles-ci expriment de la reconnaissance aux passeur.ses 5, malgré les sommes payées pour le voyage, qui paraissent exorbitantes aux yeux des personnes munies de passeports « forts ». Nous tenons à le répéter afin d'éviter tout malentendu : nous sommes bien à connaissance de nombreux témoignages d'atrocités commises par des passeurs frauduleux et sans scrupules, mais nous considérons, au vu d'études sérieuses et documentées, que ces événements ne sont pas une généralité, et que ce n'est pas la nature de l'aide au passage qui les détermine, mais l'illégalité qui ouvre souvent au pire que l'imagination humaine puisse concevoir. Les études que nous avons parcourues soulignent aussi la porosité entre les catégories de passeur.euses et passagèr.es, qui se trouvent très souvent dans la même situation de précarité administrative. Souvent les passeur.euses sont des voyageur.euses de l'exil qui, après des périodes de permanences forcée à une étape de leur itinéraire, décident de gagner quelques sous avec cette activité, des fois juste pour pouvoir se payer elleux-même la traversée 6. Des personnes migrant.es coincées, donc : pas des gangsters sanguinaires avec des comptes bancaires à six chiffres. Et parfois on parle même de « bons passeurs », qui disent être animé.es par des raisons humanitaires et politiques 7. Si iels ne sont pas elleux-même des sans papiers en exil, les passeur.euses sont souvent des habitant.es des régions frontalières pauvres (au Mexique, par exemple, ou sur les côtes atlantiques du Maroc et des pays ouest-africains). Là aussi on est très loin des représentations étatiques, confronté plutôt à une économie de survie qui lie des pauvres sédentaires à des pauvres on the move, pour répondre à un besoin généré par le contrôle policier des frontières 8. Et là aussi, les exemples sont nombreux de bons passeur.euses qui agissent consciencieusement, non sans une vision politique empreinte de compassion et de solidarité 9. Un autre élément de confusion savamment entretenu par les autorités policières concerne la quasi synonymie qui brouille les notions de passeur (smuggler en anglais) et trafiquant (trafficker en anglais). La première définit le rôle de celui ou de celle qui facilite le passage d'une frontière, tandis que la deuxième a à voir avec la traite des êtres humains (séquestration, privation de passeport, menace, violences) et qui, tout en comprenant le franchissement d'une frontière, a pour but l'exploitation de la personne. Les deux définitions sont d'ailleurs nettement distincte dans le droit international et dans le code pénal français 10, mais sont aujourd'hui interchangeables dans le discours étatique à tel point que l'ancien OCRIEST (Office Central pour la Répression de l’Immigration Irrégulière et de l’Emploi d’Étrangers Sans Titre 11) s'appelle OLTIM depuis 2022 : Office de Lutte contre le Trafic Illicite de Migrants. Et tandis que les notions d'aide au passage et de trafic d'humains tendent à s'écraser l'une sur l'autre, à l'intérieur de la définition juridique d'aide au passage la question de la lucrativité tend progressivement à disparaître 12. Dans un seul et unique amalgame, on mettra donc trafiquant.es et passeur.euses – mais aussi les activistes solidaires. Voici comment, sous couvert de lutte contre la criminalité organisée, les polices européennes mettent en place un système de répression politique qui frappe aussi ONG, associations et toute sorte de collectifs ou individus en lutte contre les frontières 13. Et comme souvent dans le cas des prohibitionnismes, l'interdit instaure les conditions du marché noir (envol des prix, organisation de réseaux clandestins), partout où l'on rend illégal l'assouvissement d'une nécessité irrépressible. L'intensité de la répression est proportionnelle aux efforts pour la contourner, dans un jeu de renvois qui rappelle à la fois la course-poursuite et le miroir déformant. Dans le cas spécifique de la guerre étatique aux passeur.euses, le gigantesque effort produit par les autorités pour déformer le réel n'est comparable qu'à l'inefficacité de leur stratégie répressive. Le patron de l'OLTIM a beau faire étalage des résultats impressionnants de son service (4000 interpellations de « trafiquants d'humains » en 2024)14, cette même année est celle où le plus d'exilé.es ont réussi à passer des côtes du Calaisis à celles du Royaume-Uni, le plus souvent en faisant appel à des passeur.euses. Mais d'autres objectifs, plus subtils et néfastes, sont atteints par cette violente campagne de propagande et de mystification. Voilà diffusée une nouvelle représentation du phénomène migratoire qui est à la fois totalement déshumanisante pour les personnes en voyage, et diabolisante pour toutes les personnes qui, pour plein de raisons différentes, essayent de faciliter le passage des frontières. Fortes de cette nouvelle narration, les forces policières exigent et obtiennent de nouveaux outils voués à criminaliser et réprimer les réseaux solidaires 15. En entretenant ce mythe de la lutte contre le trafic illégal d'humains, les États essaient de cacher leur propre responsabilité dans la création et l'entretien de la nécessité, pour certaines catégories de personnes, du recours aux passeurs comme seul moyen pour traverser les frontières. A l'instar de la lutte contre le terrorisme qui justifie un rétablissement abusif des contrôles aux frontières intérieures depuis presque 10 ans, la lutte aux « trafiquants d'humains » autorise un durcissement des peines répressives contre l'ensemble des facilitateur.ices de l'immigration. Au passage, cette stratégie rejette du cadre de la discussion toutes les pistes qui pourraient amener à une vraie réglementation des déplacements de populations. Quid des chemins d'immigration dit légaux ? Pouraiit-on parler par exemple des refus quasiment systématique des visa par les consulats français dans les pays d'émigration 16 ? Quid encore des « couloirs humanitaires » ou du dispositif de Protection Temporaire qui, créé en 2001, n'a servi qu'une seule fois, au bénéfice des rescapé.es de la guerre en Ukraine ? Aux antipodes de tous ces chemins possibles, notre continent a fait le choix délibéré de renforcer les moyens et la présence des forces de police à chaque coin de frontière, de réduire le droit d'asile et de compliquer l'accès à tous les titres de séjour, de sous-traiter la gestion des flux migratoires au pays limitrophes, d'autoriser des pushbacks de plus en plus violents 17. La logique de la création du monstre (que ça soit le terroriste, le trafiquant d'humain ou le narcotrafiquant) réussit en général à faire d'une pierre deux coups : donner à une question complexe une réponse simple – mais fausse : l'immigration c'est la faute aux passeur.euses – et mettre à profit la peur générée, pour augmenter le degré de militarisation de la société et réduire les libertés individuelles. Quand aux raisons profondes du phénomène (que ça soit de l'immigration, du terrorisme ou du trafic de stupéfiants), elles sont préalablement écartées de la discussion.
A lire aussi : Arci Porco Rosso, Dal mare al carcere, La criminalizzazione dei cosiddetti scafisti, www.dal-mare-al-carcere.info
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Lele Odiardo, Passeurs, clandestins à la frontière alpine ; Nunatak n.° 3 été/automne 2018 ↩︎
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Cecilia Vergnano, Why take such a risk? Beyond profit: motivations of border-crossing facilitators between France and Italy ; Social Anthropology/Anthropologie Sociale (2020), pp. 1–16 ↩︎
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Caterina Borelli, Meet the smugglers. Decolonising the mind, questioning the border ; Allegra Lab. Notre traduction. ↩︎
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Vergnano ↩︎
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Anaïk Pian, Variations autour de la figure du passeur ; Plein droit n° 84, mars 2010 « Passeurs d'étrangers » ↩︎
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Luigi Achilli, The “Good” Smuggler: The Ethics and Morals of Human Smuggling among Syrians ; The annals of the American Academy of Political and Social Science, 21 février 2018 ↩︎
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Achilli ↩︎
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Achilli. Cfr. aussi Gabriella Sanchez, ‘Circuit Children’: The experiences and perspectives of children engaged in migrant smuggling facilitation on the US-Mexico border ; Anti-trafficking review. Cfr. aussi Mahmoud Keshavarz and Shahram Khosravi, To see like a smuggler, pp. 1-18 ; Pluto Press 2022 ↩︎
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Pian, Vergnano, Achilli, Sanchez, Keshavarz et Khosravi ↩︎
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Borelli ↩︎
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Organisme de la police nationale française qui se consacre à la lutte contre les réseaux (ou « filières ») favorisant l’immigration irrégulière, l’emploi d’étrangers dépourvus d’autorisation de travail et/ou de séjour ainsi que la fraude documentaire qui en découle. Source Wikipédia ↩︎
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Borelli. Cfr. aussi McGregor et Vergnano ↩︎
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McGregor, Criminal charges against migrant rights defenders rising, NGO finds ; InfoMigrants 4 septembre 2024 ↩︎
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Infomigrants (Rédaction), France : plus de 4 000 passeurs ont été interpellés en 2024, 7 février 2025 ↩︎
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Cfr. Observatoire des libertés associatives, « Au mépris des droits », Mathilde Rogel, 2024. ↩︎
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Cfr. La Cimade, Visa refusé, Enquête sur les pratiques des consulats de France en matière de délivrance des visas, juillet 2010. ↩︎
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Cfr. Refoulements violents à la frontière gréco-turque : récit d'une dérive européenne, Ravages n. 1, septembre 2023. ↩︎